Vous prenez vos fonctions dans un contexte de mutation du commerce de proximité. Quelle est votre vision pour le commerce, l’artisanat et les professions libérales à Paris dans les années à venir ?
Nous sommes à un moment décisif pour Paris. Derrière les vitrines, des choix de société se jouent : voulons-nous une ville standardisée, livrée à la spéculation et aux plateformes, ou une ville vivante, populaire, créative, où l’on peut encore produire, transmettre et entreprendre ?
Paris compte plus de 61 000 commerces, des milliers d’artisans, 300 kiosques de presse, 90 marchés emblématiques, des professions libérales qui structurent la vie quotidienne des habitants. Une économie de proximité essentielle au quotidien des Parisiennes et des Parisiens : celle qui anime nos quartiers, crée du lien social, de l’emploi local et contribuent à notre qualité de vie.
Mais il faut aussi être lucides : aujourd’hui, beaucoup de ces acteurs sont fragilisés. Explosion des loyers, concurrence des plateformes, diminution du pouvoir d’achat, transformation des usages… Derrière chaque rideau baissé, ce sont des emplois, des savoir-faire qui disparaissent et avec eux une part de l’identité parisienne qui se perd.
Ma conviction est claire : Paris ne doit pas devenir une ville-musée ou une ville uniquement dédiée au tourisme et à la consommation. Paris doit rester une ville où l’on fabrique, où l’on crée, où l’on répare, où l’on soigne, où l’on exerce un métier au service des habitants.
Ces évolutions peuvent être des fragilités si on les subit ou se transformer en opportunités si on les accompagne.
C’est pourquoi je porte une ambition forte : défendre un modèle économique parisien fondé sur la proximité, la diversité et la régulation. Cela signifie lutter contre la vacance commerciale, préserver les commerces indépendants, soutenir l’artisanat d’excellence, accompagner les transitions écologiques et numériques, mais aussi reconnaître pleinement la place des professions libérales dans l’équilibre économique et social de la capitale.
Le commerce de proximité n’est pas seulement une question économique. C’est une question de justice territoriale, de qualité de vie et de droit à une ville de proximité.
Le commerce de proximité joue un rôle essentiel dans la vie des quartiers. Comment la Ville de Paris peut-elle continuer à encourager la diversité commerciale tout en préservant l’identité propre de chaque arrondissement ?
L’uniformisation est un véritable risque et un enjeu fondamental. Quand les mêmes enseignes remplacent progressivement les commerces indépendants, quand certains quartiers se spécialisent uniquement dans le tourisme ou la restauration rapide, on perd indéniablement ce qui fait l’âme de Paris.
Chaque arrondissement, chaque quartier, chaque rue a une identité, son équilibre, sa vie locale. Notre responsabilité politique est de la préserver cette richesse.
Pour cela, je veux faire de Paris Commerces un outil beaucoup plus territorialisé, ancré dans les réalités locales. Cela signifie concrètement renforcer la présence de terrain avec des managers de commerces dans les quartiers prioritaires. Leur rôle sera d’identifier les besoins, de faciliter les installations, d’accompagner les commerçants et de travailler en lien étroit avec les mairies d’arrondissement et les associations locales.
L’animation commerciale est également essentielle. Les marchés de producteurs, les brocantes, les fêtes de quartier ou les marchés de Noël ne sont pas seulement des événements commerciaux : ce sont des moments de convivialité, de rencontre et de vie collective. Ils participent directement à l’attractivité et à la vitalité de nos quartiers.
Enfin, nous continuerons à investir dans nos marchés alimentaires découverts, qui sont l’un des symboles les plus forts de l’art de vivre parisien. Nous continuerons d’investir dans leur qualité, dans la propreté et dans les conditions de travail des commerçants qui les font vivre au quotidien. Ils incarnent une ville populaire, accessible, vivante et attachée à la qualité.
Préserver la diversité commerciale, c’est donc défendre une certaine idée de la ville. Une ville où l’on trouve encore une librairie indépendante, un artisan, un café de quartier, une poissonnerie, un kiosque de presse ou un marché alimentaire accessible.
La pression foncière et la spéculation immobilière restent des enjeux majeurs à Paris. Comment la Ville entend-elle agir pour favoriser l’accès à des locaux commerciaux abordables et préserver durablement la diversité des activités ?
La spéculation commerciale est aujourd’hui l’un des plus grands dangers pour Paris. Trop souvent, un commerce disparaît non pas parce qu’il manque de clients, ou de savoir faire, mais parce qu’il ne peut plus absorber l’explosion du loyer. Et lorsqu’une devanture se ferme, ce n’est jamais anodin : c’est tout l’équilibre d’une rue, parfois d’un quartier, qui se fragilise progressivement.
Nous ne pouvons pas accepter que des quartiers entiers soient progressivement vidés de leurs commerces de proximité au profit d’activités standardisées ou spéculatives.
Face à cela, la puissance publique doit assumer un rôle de régulation beaucoup plus fort. Nous avons déjà commencé à agir avec la taxe sur la vacance commerciale et la création d’une foncière dédiée. Mais il faut aller plus loin et changer d’échelle : laisser volontairement un local vide dans une logique spéculative ne peut plus être sans conséquence.
Le Maire de Paris souhaite notamment que Paris puisse expérimenter l’encadrement des loyers commerciaux. Ce serait une avancée majeure et une première en France. D’autres grandes villes européennes ont démontré que les outils de régulation fonctionnent. Paris doit pouvoir elle aussi se doter de mécanismes, c’est un débat qu’il nous faut ouvrir avec ambition, responsabilité et détermination.
Nous devons aussi renforcer nos outils fonciers. Paris Commerces et sa foncière doivent pouvoir acquérir davantage de locaux commerciaux pour les remettre sur le marché à des conditions maîtrisées et préserver durablement les activités indépendantes, artisanales ou de proximité. Chaque local préservé de la spéculation est un espace rendu à la vie du quartier.
Enfin, je souhaite mettre en place un véritable observatoire des loyers commerciaux pour suivre plus finement les évolutions du marché, identifier rapidement les secteurs fragiles et permettre à la Ville d’agir de manière plus réactive et plus efficace.
La bataille pour le commerce de proximité est aussi une bataille urbaine et sociale. Derrière la question des loyers commerciaux, il y a une question fondamentale : à qui appartient la ville ? Aux habitants et à celles et ceux qui la font vivre au quotidien, ou uniquement à la logique financière ?
Je refuse une ville où seuls les acteurs les plus puissants pourraient encore s’installer.
Quel rôle souhaitez-vous voir jouer par Paris Commerces dans les années à venir ?
Depuis sa création, Paris Commerces a démontré son utilité : simplification des démarches, accompagnement des commerçants, acquisitions foncières… C’est une base très solide et un outil désormais indispensable. Mais face à l’ampleur des mutations, nous devons désormais franchir un nouveau cap.
Je veux que Paris Commerces devienne un véritable outil public de soutien au commerce de proximité : plus présent sur le terrain, plus réactif et capable d’agir au plus près des réalités locales.
Cela passera par un renforcement du maillage territorial avec des équipes au plus près des commerçants et artisans, capables d’apporter des réponses concrètes quartier par quartier. Parce qu’on ne répond pas de la même manière aux enjeux d’une rue commerçante fragilisée, d’un quartier en mono-activité ou d’un secteur en perte d’attractivité.
L’amplification de son rôle d’animation commerciale sera également essentielle. Les marchés, brocantes, événements de quartier ou opérations commerciales sont bien plus que de simples temps festifs : ce sont des leviers puissants pour recréer du lien, renforcer l’attractivité des rues commerçantes et faire revenir de l’activité dans des secteurs parfois fragilisés.
Paris Commerces devra aussi être un acteur majeur de l’accompagnement des transitions écologique, numérique et énergétique. Beaucoup de commerçants veulent évoluer, adapter leurs pratiques, moderniser leurs outils ou réduire leurs charges, mais manquent de temps, de moyens ou de lisibilité. La Ville doit être à leurs côtés pour rendre ces transitions concrètes et accessibles.
Cela suppose également de poursuivre un effort massif de simplification administrative. Pour un commerçant ou un artisan, chaque démarche trop complexe est un frein supplémentaire. Notre objectif est clair : rendre l’action publique plus simple, plus lisible et plus efficace.
Enfin, Paris Commerces devra continuer à monter en puissance sur le foncier commercial. Parce qu’au fond, si la collectivité ne se donne pas les moyens d’agir concrètement contre la spéculation, elle finit par la subir.
Bref, Paris Commerces doit monter en puissance. Parce qu’au fond, lorsqu’on défend le commerce de proximité, on défend une certaine idée de Paris : une ville populaire, mixte, vivante et accessible. C’est l’engagement du Maire de Paris, Emmanuel Grégoire.