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Interview de Véréna Bourbia, géographe du commerce et de la logistique

Docteure en géographie du commerce et de la logistique, Véréna Bourbia accompagne les collectivités, agences d’urbanisme et bureaux d’études dans l’analyse des dynamiques commerciales et logistiques à l’échelle des territoires. Dans cette interview, elle revient sur les limites des indicateurs classiques et sur l’apport de l’étude EXCOM pour rendre visibles les externalités positives du commerce de proximité, et mieux éclairer les décisions publiques.

 

 


Véréna Bourbia, géographe du commerce et de la logistique, fondatrice de VB Urbanisme & Commerce.

Aujourd’hui, le commerce est souvent évalué à travers quelques indicateurs dominants : chiffre d’affaires, vacance commerciale, attractivité ou flux. Ces outils vous semblent-ils suffisants pour appréhender le commerce de proximité ?

Ces indicateurs ne sont pas faux, mais ils sont partiels. Ils donnent une lecture économique du commerce, là où le commerce de proximité est aussi un fait territorial, social et urbain

Le taux de vacance commerciale nous indique la part des locaux commerciaux vides sur l’ensemble des locaux commerciaux. Elle renseigne un état du bâti, mais pas les usages, ni les dynamiques relationnelles. Elle ne dit rien sur la répartition de la vacance (à des endroits stratégiques ? Dans les franges de la ville ?), sur la permanence ou non des locaux vacants (sont-ce les mêmes locaux qui sont vacants depuis dix ans ?) ni sur l’adéquation entre les commerces existant et les besoins des usagers.  Autre exemple, le chiffre d’affaires dit peu de choses de la manière dont un commerce participe à la vie quotidienne d’un quartier. Quant aux flux, ils mesurent des passages, pas des interactions.

Le problème n’est pas tant les indicateurs que ce qu’ils laissent hors champ. À force de regarder le commerce uniquement à travers ces prismes, on continue à le penser avec des catégories qui ne correspondent plus à ce qu’il fait réellement sur le terrain : créer de la présence humaine, produire de la vigilance informelle, structurer des routines, maintenir des sociabilités ordinaires.

Pourtant, ce que l’on mesure finit toujours par orienter ce que l’on décide. Tant que ces dimensions restent invisibles dans les outils d’évaluation, elles pèsent peu dans les arbitrages publics, alors même qu’elles sont au cœur des attentes des habitants.

Le débat public oppose encore très souvent e-commerce et commerce physique, centres-villes et périphéries, comme s’il s’agissait de modèles incompatibles. En quoi cette lecture vous paraît-elle réductrice, et en quoi fausse-t-elle notre compréhension des réalités concrètes du commerce aujourd’hui ?

Ces oppositions binaires ne correspondent plus aux pratiques réelles, ni des commerçants, ni des consommateurs. Aujourd’hui, le commerce fonctionne par hybridation : entre physique et numérique, entre proximité géographique et proximité fonctionnelle, entre ancrage local et logiques multi-échelles.

Opposer e-commerce et commerce de proximité, c’est oublier que :

  • de nombreux commerces physiques utilisent le numérique pour maintenir le lien avec leur clientèle,
  • les plateformes reposent elles aussi sur des infrastructures territorialisées,
  • et que les parcours d’achat sont désormais discontinus, fragmentés, combinés.

De la même manière, opposer centres-villes et périphéries empêche de penser les complémentarités entre formes commerciales, plutôt que leur seule mise en concurrence. Cette lecture réductrice conduit à de mauvaises décisions : on soutient contre, au lieu de soutenir avec.

Le commerce de centre-ville est une forme de commerce ; il n’est pas LE commerce. Comprendre le commerce aujourd’hui suppose donc de sortir des oppositions idéologiques pour regarder les articulations concrètes entre formes, lieux et usages.

L’étude EXCOM s’attache précisément à documenter les externalités positives du commerce de proximité. Cette démarche renouvelle-t-elle notre manière de regarder le commerce, et que permet-elle de rendre visible qui ne l’était pas jusqu’ici ?

L’intérêt majeur de l’étude EXCOM est qu’elle s’attaque à un angle mort bien identifié : des effets que tout le monde pressent, mais que l’on peine à objectiver. EXCOM transforme des intuitions partagées en éléments objectivables.

Le commerce de proximité produit des externalités positives (sociales, territoriales, parfois même sécuritaires) qui sont régulièrement évoquées dans le débat public, mais rarement traduites en données mobilisables. EXCOM franchit un cap en proposant une méthodologie rigoureuse pour rendre ces effets visibles, mesurables et comparables.

Elle montre notamment que le commerce :

  • contribue à la présence humaine dans l’espace public,
  • participe à des formes de régulation sociale informelle,
  • joue un rôle dans le sentiment de sécurité et d’appropriation des lieux.

Et que toutes ces externalités peuvent avoir un équivalent-coût.

C’est un changement de paradigme : on ne parle plus seulement du commerce comme d’un coût ou d’un risque à maîtriser, mais comme d’un actif territorial, au même titre que d’autres équipements du quotidien.

Selon vous, comment ces nouveaux indicateurs (sociaux, territoriaux, environnementaux) peuvent-ils aider les collectivités et les acteurs publics à prendre des décisions plus équilibrées en matière de foncier, d’aménagement et de soutien au commerce ?

Ces nouveaux indicateurs permettent d’abord de rééquilibrer les arbitrages. Lorsqu’un commerce est uniquement évalué par sa rentabilité immédiate, il est structurellement fragilisé face à d’autres usages du foncier. En revanche, lorsqu’on prend en compte ses effets sur la vie locale, la cohésion sociale ou la sécurité, le raisonnement change.

Ils offrent aussi un langage commun entre services (urbanisme, commerce, sécurité, mobilité) qui travaillent souvent en silos, alors que le commerce traverse toutes ces politiques.

Enfin, ils permettent de sortir d’une logique défensive pour entrer dans une logique stratégique : où soutenir, à quelles conditions, avec quels objectifs territoriaux.

Mieux mesurer le commerce, ce n’est pas le sanctuariser, c’est mieux décider. Et c’est précisément ce type d’outillage que je défends avec VB Urbanisme & Commerce : une approche du commerce fondée sur des données, des méthodes et une compréhension fine des territoires, pour éclairer l’action publique plutôt que la subir.
 

En savoir plus sur l'étude EXCOM

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