Vous avez récemment publié une étude sur la disparition des bars-tabacs de 2002 à 2022 et ses effets politiques. Celle-ci met notamment en évidence le rôle essentiel de ces établissements comme lieux de sociabilité. Pourquoi le lien social constitue-t-il, selon vous, un élément aussi important de la vitalité d'un territoire ?
Parce que le lien social n'est pas secondaire, c'est une infrastructure, au même titre qu'une route, une école ou un réseau d'eau. La différence est qu'il reste invisible, et qu'on ne mesure son existence qu'au moment où elle vient à manquer.
Dans nos travaux sur la disparition des bars-tabacs entre 1997 et 2022, nous nous sommes intéressés à ce que ces lieux produisent au-delà du service rendu. Un café, un tabac, une épicerie fonctionnent comme un lieu tiers, ni le domicile, ni le travail, mais l'espace où se nouent des liens faibles, ces relations entre gens qui ne se ressemblent pas forcément et ne se croiseraient que rarement ailleurs. C’est ce qu’on appelle la sociabilité incidente, voire accidentelle. On ne va pas dans un commerce ou un café pour « créer du lien », on y va pour consommer, et le lien se noue de surcroît. C'est précisément ce qui rend ces lieux irremplaçables, ils touchent des personnes que les formes plus organisées de la vie collective atteignent rarement.
Quand ils ferment, ce n'est pas seulement un commerce qui disparaît, c'est un point d'ancrage de la vie collective. Nos résultats montrent que cette disparition laisse une trace politique mesurable, à savoir une hausse d'environ 1,5 point du vote pour le Rassemblement national à long terme. Deux choses nous semblent ici essentielles. D'abord, comprendre de quoi ce vote est le nom, nous approfondissons actuellement ces résultats, et ils se conjuguent avec l'habitat isolé, un sentiment de détresse et l'impression de ne plus former communauté. Quand un lieu de sociabilité ferme, c'est toute une communauté locale qui est fragilisée. Ensuite, cette désagrégation a une signature temporelle singulière. L'effet est quasi nul l'année de la fermeture, puis croît d'élection en élection. Le capital social s'érode lentement, et c'est bien pour cela qu'on le sous-estime : au moment où l'on pourrait encore agir, rien ne se voit.
Vos travaux montrent des effets particulièrement marqués dans les communes rurales. Pensez-vous que les commerces de proximité jouent également un rôle comparable dans les grandes villes, à l'échelle d'un quartier ou d'une rue ?
Le mécanisme est partout le même : un commerce de proximité produit de la sociabilité parce qu'il crée des occasions de rencontre répétées. Ce qui varie fortement, c'est son caractère irremplaçable.
En milieu rural, le dernier bar ou la dernière supérette est souvent le seul lieu de sociabilité qui subsiste. Sa fermeture est une rupture sèche, sans substitut possible, et c'est là que nos effets sont de loin les plus marqués. Ils sont trois fois plus forts lorsque le commerce qui ferme est le dernier de la commune. On retrouve ici l'intuition des « territoires délaissés », ce qui blesse n'est pas seulement la perte économique, c'est le sentiment qu'il ne reste plus rien.
Cela ne met pas les villes à l'abri, mais le risque y est plus insidieux, pour deux raisons : il est qualitatif, et il se joue à une autre échelle.
Une rue peut rester pleine de vitrines tout en perdant sa fonction sociale : mono-activité, standardisation des enseignes, substitution par des activités purement transactionnelles (chaînes, dark stores) où l'on n'échange plus un mot. On peut donc avoir beaucoup de commerce et très peu de lien.
Ce qui se joue à l'échelle d'un village se rejoue, dans une moindre mesure, à l'échelle d'une rue ou d'un îlot, même si des substituts existent dans la rue d'à côté, c'est l'équilibre de l'ensemble qui compte. La bonne échelle d'analyse, en ville, n'est donc pas le commerce isolé mais l'écosystème d'une rue ou d'un quartier : sa diversité, sa capacité à mêler les usages et les publics. Le but est moins de préserver un taux d'occupation qu'une fonction sociale.
Paris Commerces a récemment mené l'étude EXCOM, qui visait à mesurer les externalités positives du commerce de proximité sur la vie des quartiers (animation urbaine, lien social, attractivité, sécurité, propreté). Selon vous, comment peut-on évaluer la contribution d'un commerce à la vie d'un territoire au-delà de sa seule performance économique ?
L'étude EXCOM a le mérite de poser la question et de la rendre visible. C'est une approche déclarative utile pour donner à voir ce que les commerçants font concrètement : discuter, veiller sur la rue, dépanner, orienter les plus fragiles.
Notre approche est complémentaire et part d'une autre question, que se passe-t-il quand le commerce disparaît ? Car une externalité ne se révèle vraiment que dans son absence. C'est le raisonnement contrefactuel, comparer dans le temps des territoires comparables en tout point sauf que certains ayant perdu leurs commerces, d’autres les ont conservé), puis mesurer ce qui change ensuite : participation électorale, vie associative, sentiment de sécurité, isolement. C'est ce qui permet de passer de la corrélation à la causalité.
Nous menons d'ailleurs actuellement une étude consacrée spécifiquement aux petits commerces de proximité de tout type, pas seulement les bars-tabacs, mais aussi les boulangeries, épiceries, coiffeurs, magasins de vêtements ou d'équipement de la maison, etc. L'enjeu est de distinguer ce qui relève d'un simple déclin économique visible (un commerce qui ferme parce que le territoire s'appauvrit) de ce qui relève d'une véritable érosion du tissu social. Tous les commerces ne produisent pas la même sociabilité, et tous ne laissent pas le même vide derrière eux. En croisant les registres d'entreprises géolocalisés, des enquêtes sur l'attachement au territoire, d'autres mesures du bien-être et les outils d'IA pour les traiter, nous pouvons cartographier finement cette « infrastructure de sociabilité ». Évaluer un commerce, c'est alors accepter de mesurer un bien public : ce qu'il évite (isolement, défiance) autant que ce qu'il produit.
Si vous deviez formuler une recommandation simple aux acteurs publics qui œuvrent au développement du commerce de proximité, quelle serait-elle ?
La numérisation ne règle pas tout, et sans doute pas le vivre-ensemble. Traiter les lieux de sociabilité d'un territoire comme une infrastructure essentielle, que ce soit une école, un bureau de poste ou un commerce de proximité, et agir avant la fermeture, pas après. C'est l'espace physique de la rencontre qui a des conséquences.
Le capital social a une propriété cruelle, il se détruit vite et se reconstruit très lentement. Une fois la spirale enclenchée (fermeture, départ d'habitants, perte d'attractivité, nouvelle fermeture), la rattraper coûte infiniment plus cher que de l'avoir prévenue. La priorité doit donc aller là où la substituabilité est la plus faible : le dernier café d'une commune rurale, le commerce indépendant menacé par la mono-activité dans une rue qui bascule. Concrètement, cela suppose des réflexions en amont comme suivre, territoire par territoire, l'état de cette infrastructure de sociabilité pour voir l'érosion venir et intervenir tôt, par le portage des murs, la maîtrise des loyers ou le soutien à la diversité commerciale. En somme, ne jugez pas un commerce à sa seule rentabilité immédiate, mais à ce que sa disparition coûterait à la collectivité.